Polo le Clodo publié chez La Souris qui raconte

Les petites gens m’intéressent plus que les grands de ce monde. Et on apprend beaucoup des clochards, des piliers de comptoir et des mendiants, n’en déplaise aux agents des bonnes moeurs et aux gens « respectables ». Adulte, on oublie bien trop souvent qu’enfant, nous avons lu dans nos albums fétiches le quotidien d’un nombre insensé de personnages, souvent bien différents de nous. La différence est une thématique de prédilection en littérature jeunesse ; elle est aussi propice à de nombreux écueils, les grands principes étant bien souvent complexes à expliciter sans en faire trop… Mais il faut tester pour se rendre compte et lire pour apprécier.

C’est pourquoi j’ai choisi de lire Polo le Clodo, un livre jeunesse numérique créé par La souris qui raconte. Françoise Prêtre, fondatrice et directrice de cette maison d’édition numérique a mis à la disposition des membres du Club des Lecteurs numériques son très joli catalogue destiné aux 5-10 ans et j’ai sauté sur l’occasion pour découvrir l’histoire de ce clochard, toute en musique et en poésie. Je précise qu’en terme de support, les histoires sont lisibles sur écran d’ordinateur et existent également au format mp3.

Pourquoi Polo est-il un clodo ? Pourquoi boit-il ? Pourquoi est-il seul ? Pourquoi fait-il la manche ?

Pour répondre à ces questions, Jean-Marco Montalto (le conteur) s’est approprié les mots de Françoise Prêtre (l’auteur) et a laissé défiler sa voix sur les images de Carole Boréal (l’illustratrice). Assez méfiante, j’ai peur du surplus de bons sentiments lorsqu’on s’attaque aux grands mots (et aux grands maux) dans la littérature jeunesse.

Mais ce n’est pas le cas ici. Le retour en arrière dans le récit de Françoise Prêtre nous permet de découvrir pourquoi Polo est un clodo, comment il vit et ce qu’il espère. C’est donc le déroulement d’une histoire animée, joliment mise en musique (je ne sais pas par qui néanmoins et ça m’intéresserait de le savoir…) et portée par la très agréable voix du conteur. On découvre donc Polo qui n’est pas très très beau, son enfance, sa jeunesse, ses problèmes, (sa vie, son oeuvre). On aborde des concepts primordiaux et des mots souvent galvaudés dans notre quotidien, comme l’honnêteté, la différence, l’espoir, la survie, la solitude, la mendicité, le regard des autres, l’hypocrisie… Autant de portes ouvertes à la réflexion, au questionnement et au débat.

Le livre est très actuel : il n’est pas sans rappeler les controverses autour des Enfants de Don Quichotte, les clochards aux tentes Quechua multicolores qui avaient investi les places et les quais ces hivers derniers. Évidemment, je me rends compte que plus personne n’en parle mais pourquoi pas, voilà un bon moyen de se rappeler leur existence.

Polo le Clodo est un récit triste mais plein d’espoir, un conte poétique qui réinvestit parfaitement le classique « il était une fois » pour l’habiller de mots actuels et proches de nous. L’illustration naïve – certaines planches sont très pop et dynamiques, avec des couleurs vives et chaudes, tandis que d’autres sont plus froides et moins fouillées pour signifier l’abandon, la solitude et le vide – est portée par une animation, que je ne trouve pas toujours forcément utile mais qui apporte une touche de dynamisme et de vivacité au tableau général. Je parle de tableau car c’est ce que cela m’inspire, le passage d’une page (peut-on parler d’une page dans ce cadre ?) à l’autre me faisant penser à un tableau que l’on efface pour redessiner dessus par la suite. En somme, une histoire qui se construit au fur et à mesure et qu’on réinvente à chaque nouvelle phrase.

Un grand plus : les mots compliqués qui sont expliqués (dans une bulle peut-être un peu trop petite…) mais une interrogation tout de même : pourquoi expliquer le mot « diligence » et ne pas expliquer le mot « axiome » par exemple ? Bien sur, on ne peut pas tout expliquer… D’ailleurs, ce plus est important : la richesse du vocabulaire utilisé est impressionnante et je le remarque d’autant plus que la littérature jeunesse a parfois tendance à trop simplifier, considérant sans doute que l’enfant n’est pas capable d’engranger des choses complexes dans son cerveau tout neuf. C’est bien sur faux, on apprend jamais mieux les choses que lorsqu’on est jeune.

Un tout petit moins : j’ai repéré deux erreurs dans la lecture du conteur (un oubli de phrase, un changement de conjugaison) mais cela n’enlève en rien au plaisir que l’on a à lire cette histoire.

Une suggestion : peut-être pourrait-on autoriser un replay de la lecture d’une planche… car certaines contiennent beaucoup de texte et je suppose qu’à la lecture, un enfant ne comprend pas tout d’un coup. Ou par exemple, lorsqu’un mot compliqué est expliqué, peut-être serait-il judicieux de pouvoir l’écouter de nouveau ? Cela étant dit, n’ayant jamais testé ce support avec les enfants, je n’ai aucune idée de leur réaction ni de leur interaction avec celui-ci. Je n’imagine pas ce type de lecture remplacer le traditionnel conte du soir (papier ou numérique) mais je verrais bien un enfant qui, puisqu’il sera de toute façon confronté à l’écran d’ordinateur, passerait quelques heures à lire ces histoires piochées dans sa bibliothèque virtuelle personnelle.

J’apprécie grandement que ces thèmes soient abordés en littérature jeunesse. Je sais qu’on tombe bien souvent dans le mélo, les grandes utopies et les beaux idéaux, j’espère ne pas l’avoir fait dans cette chronique mais ce qu’il faut retenir de tout ça c’est le mot final* de ce conte que je vous invite à découvrir ici… et ici, dans le cadre de la Rentrée Littéraire Numérique.

* un indice très facile quand même : c’est le titre d’un poème d’Éluard…

Cette chronique est faite dans le cadre du Club des Lecteurs Numériques 

Et je rajoute un mot de la fin qui n’est pas de moi mais de Françoise Prêtre : « Le format fini s’ouvre et devient infini. » qui définit parfaitement le concept de toute littérature numérique…

9 Commentaires

  1. Merci pour cette remarquable critique qui m’émeut à un point que vous n’imaginez pas. Michel Prêtre mon mari s’est occupé de la partie sonorisation… quant aux erreurs, vous avez raison de les souligner, mais ce conte est le premier de LSQR, et nous avons mis avec ma chère Carole, neuf mois à l’accoucher.

  2. Renard

    Bravo pour cette critique, je ne connaissais ni cette maison d’édition ni votre blog sur lequel je tombe par hasard au gré des mots-clés sur Google. Bravo donc puisque cela me donne envie de faire lire toutes ces histoires à mon fils. J’ajoute que votre analyse est très poétique aussi et sans doute très juste : les thématiques comme celle de la différence sont souvent enlisées dans la mièvrerie ambiante.
    Je cours donc chez la Souris qui raconte et suivrai maintenant assidûment votre blog, très intéressé par ce livre numérique que vous prônez et que je ne connais pas…

    Bonne soirée,

    Renard

  3. Ouh ! Et bien, voilà une très jolie critique, qui ne peut qu’inciter à l’achat ! Il est vrai que ce sujet est délicat, et je salue l’artiste (enfin, les artistes ! ;-) ) à avoir osé se lancer sur une telle thématique.

    Au passage, je veux bien qu’on m’explique le mot Axiome ! :-D

    Le commentaire de Renard me laisse perplexe : quelle était donc cette recherche Google ? « Dame clodo avec un chapeau » ? Dans ce cas, le résultat n’est pas flatteur pour toi Rox ! ^^

    PS : Ravi d’être abonné à ce blog, j’ai maintenant l’impression que tu m’envoie les articles de manière personnelle, genre en avant-première ou en passe VIP !

    • Aha, je suppose que Monsieur Renard m’a trouvée via via via…

      Axiome : tu rechercheras sur Wikipedia comme un grand mais en gros c’est une vérité qui n’a pas besoin d’être discutée. Comme tout ce que je dis par exemple.
      ;)

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